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Le documentaliste, le CDI et les nouveaux
environnements numériques
Interview de Sophie Kennel
Département Information-Communication de
l’IUT Robert Schuman de Strasbourg
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Pouvez-vous vous présenter et
exposer rapidement votre parcours professionnel ?
Sophie
Kennel
J’ai commencé ma carrière de
documentaliste comme contractuelle dans un centre de formation
d’apprentis. Après avoir passé le CAPES, j’ai exercé en collège et lycée
professionnel avant d’obtenir un poste d’enseignement en documentation
au département Information-Communication de l’IUT Robert Schuman de
Strasbourg. J’assure aujourd’hui, en plus de ma charge de cours, la
direction des études et la responsabilité pédagogique du DUT
Information-Communication option Gestion de l’information et du document
dans les organisations, ainsi que le pilotage d’un projet de licence
professionnelle « médiation de l’information et du document dans les
environnements numériques ». Enseigner la documentation et organiser la
formation professionnelle oblige à bien étudier et connaître les
pratiques et les besoins du milieu professionnel. Cela engage également
à une analyse à la fois approfondie et générale des situations
d’exercice et de la réflexion des praticiens. Les disparités, on le
sait, sont énormes, tant au niveau des volontés institutionnelles et
individuelles que des compétences des personnes et des moyens mis à leur
disposition. La mission des responsables de formations « métiers » est
bien sûr d’adapter les programmes pédagogiques à la réalité des
contextes d’exercice, même si ceux-ci sont très divers (au niveau des
équipements comme des politiques de gestion). Mais nous avons aussi un
rôle essentiel d’initiateurs pour l’évolution des pratiques et les
mutations du métier. Ce sont les étudiants que nous formons aujourd’hui
qui feront la profession de demain. C’est tout l’intérêt d’une formation
aux métiers de l’information-documentation qui s’enrichit de la
recherche et de la réflexion sur l’analyse des pratiques.

J'aimerais que l'on
aborde plus précisément dans cet entretien la gestion de
l'information dans les espaces numériques.
Pouvez-vous d'abord proposer
une brève typologie de ces espaces numériques ?
Sophie
Kennel
Les espaces numériques, sans
vouloir tenter une définition qui enfermerait ou réduirait ce concept
mouvant, englobent tous les lieux de stockage, de partage, de
circulation et d’échange d’informations et de données sur les différents
types de réseaux informatiques. Cette expression, ou celle d’
« environnement numérique », doit être entendue de façon large et
s’applique aux dispositifs existants et à venir comme : * Les espaces
publics de l’internet : - Les sites internet - Les blogs * Les espaces
privés de l’internet : - Les environnements numériques de travail - Les
intranets - Les extranets - Les plates-formes d’enseignement à distance
* Les outils de communication en ligne : - Les listes de diffusion - Les
forums Cette liste n’est pas exhaustive, ni définitive bien sûr. Du
point de vue qui nous intéresse de la gestion de l’information dans les
environnements numériques, ce sont les espaces et produits documentaires
multiples et multipliés sur les réseaux : portails d’information, bases
de données en ligne, ENS, fils RSS, etc. Ils ne sont pas pour autant
rattachés à des fonctions documentaires. On assiste à une redistribution
des rôles et des fonctions entre les métiers : informaticiens,
documentalistes, chargés de communication, journalistes mais aussi les
professionnels spécialisés dans l’un ou l’autre domaine de la
connaissance.

Quels en sont, de votre point
de vue, les enjeux pour les professionnels de l'information et plus
particulièrement pour les enseignants documentalistes ?
Sophie
Kennel
Il est difficile d’aborder la
question des enjeux, surtout du point de vue des risques, sans entrer
dans les débats qui animent depuis toujours notre profession : la course
imposée – et nécessaire – à l’innovation permanente, l’accumulation des
missions et de la charge de travail, les carences des politiques
d’accompagnement en postes, équipements et formation, le risque de
dérive des fonctions documentaires vers la gestion informatique et de
réseaux, et paradoxalement la « menace » sur notre fonction, avec le
phagocytage de nos fonctions par les nouveaux producteurs d’information
et gestionnaires de systèmes. J’ai l’utopie de croire que notre métier
avance cependant par démarche concomitante de revendication et d’action.
S’il faut rester vigilant, voire militant, pour que nous puissions
assurer nos missions efficacement, comment refuser les opportunités
offertes par les espaces numériques ? On imagine mal un enseignant
documentaliste arrivé dans ce métier par vocation ne pas être motivé
par ces aspects : * La possibilité de faire éclater les limites
physiques de l’espace documentaire en terme de lieux d’accès mais aussi
de publics * La multiplicité des sources et ressources, des moyens
d’accès à l’information * L’enrichissement des taches documentaires mais
aussi de communication et d’information * La promotion de nos fonctions
de conseil et de management, de communication, de formation

Avez-vous été
personnellement impliquée dans la mise en place d'un intranet dans
un établissement scolaire ? A l'IUT de Strasbourg où vous exercez
actuellement ?
Sophie
Kennel
En 2002, un projet d’intranet a
été initié à l’IUT Robert Schuman de Strasbourg par notre actuel
directeur, alors vice-président TICE de l’université. L’objectif était
de créer un outil d’information, de communication et d’enseignement au
sein de l’établissement. Nous sommes partis de rien, sans formation
particulière ni moyens, avec seulement les compétences spécifiques des
porteurs du projet : le responsable informatique de l’IUT et moi-même.
Cet intranet est pour moi un modèle de collaboration entre les
compétences « métiers » qui se sont intégrées au projet au fur et à
mesure : * L’équipe informatique qui a su apporter la réponse technique
adaptée aux besoins exprimés et assure une maintenance rapide et
efficace. Nous sommes d’ailleurs rapidement passés à un extranet. * Les
professionnels de l’information pour la modélisation du projet :
arborescence du site et des fichiers, procédures de stockage et de
publication des documents, mais aussi conception d’une interface adaptée
aux différents publics, l’adaptation du produit à l’évolution des
besoins. * La responsable de la communication de l’intranet qui gère les
pages d’accueil, le journal interne en ligne, l’annonce d’informations
de fonctionnement et les événements. * Les enseignants, encore trop peu
nombreux, mais qui assurent même pour certains leur propre publication.
* La direction qui soutient et valorise le projet, sans être un élément
strict de contrôle ou d’orientation de la publication. Les différents
niveaux de validation (départements, communication, direction)
permettent la souplesse d’édition. * Les étudiants, très vite en demande
d’information en ligne plus riche et plus immédiate, qui ont créé le
besoin et justifié le développement du produit. Ils sont largement
producteurs aujourd’hui. Une enquête auprès des usagers a confirmé par
ailleurs que l’offre crée le besoin. Les utilisateurs les plus
demandeurs de services et ressources sont ceux des départements dont
l’intranet est le plus évolué. Il ne s’agit pas là d’un intranet
documentaire mais j’ose prétendre que l’intervention d’un spécialiste de
l’information a été essentielle dans le pilotage du projet. Trois ans
après, il faut cependant reconnaître que les objectifs n’ont été que
partiellement atteints. Le bilan reste très nuancé, les blocages
persistants : * La réussite est très inégale selon les services : il
manque des moyens humains et de volontés. * 4 ans après le lancement,
les choses avancent toujours très doucement. Pour certains la gestion
éditoriale a atteint sa vitesse de croisière, ne demandant qu’un temps
d’action relativement limité. * Aucun moyen particulier n’a été
octroyé : la participation à l’intranet se fait sur la base du bénévolat
et de l’auto-formation. Il n’y a aucune visibilité des charges assurées
au sein du projet, ni de leur répartition. * Le centre de documentation
de l’établissement est quasiment absent du projet, même s’il est vrai
que sa démarche s’intègre dans la politique plus générale de
bibliothèque virtuelle des services communs de documentation des
universités.
Dans le cadre de
l’accompagnement des projets d’étudiants il m’a été donné de participer
à plusieurs projets d’intranets d’établissements ou d’entreprises. On
peut relever quelques constantes : * la politique de mise en place
d’intranets est souvent dissociée de la réflexion sur la politique
documentaire : on trouve des « sites » vitrines et statiques, des vides,
des redondances d’information ou de ressources, beaucoup d’incohérences,
une analyse des besoins et usages quasi inexistante * il est rare que
l’approche du projet soit complète : plutôt informatique ou
administrative, rarement de communication et d’information * l’intranet
n’est pas pensé dans la durée * la réussite du projet n’est ni question
de métiers ni de compétences, mais de motivations individuelles et de
personnes * les projets qui aboutissent sont l’œuvre d’une collaboration
réelle entre les métiers impliqués, souvent liée à une entente entre
individus * beaucoup d’intranets sont initiés très modestement et se
développent dans la durée jusqu’à devenir des espaces numériques très
performants (de l’espace commun de stockage à la gestion centralisée et
collaborative des ressources et au service en ligne) * les obstacles au
partage de l’information relèvent autant des limites technologiques que
des comportements. Les obstacles technologiques résident essentiellement
dans l’implantation ou dans l’adaptation de l’outil au besoin, quand ces
technologies sont existantes dans l’établissement. Les obstacles
comportementaux sont liés à la rétention d’information (l’information,
c’est le pouvoir), à la mauvaise évaluation de son intérêt pour l’autre,
au refus de la contrainte de transmission, à la crainte du jugement.

On constate que les
documentalistes ont assez souvent du mal à s'impliquer dans la mise en
place ou l'animation des intranets d'établissement scolaires, que
souvent leur participation se limite (ce qui n’est déjà pas si mal !) à
la gestion de pages CDI avec comme objectif majeur la mise à disposition
des ressources. Pourquoi à votre avis cette réduction de la fonction
documentaire ?
Sophie
Kennel
Il y a plusieurs raisons à cela
: * la charge de travail déjà conséquente entre la gestion du CDI et la
pédagogie documentaire. * la formation qui n’est souvent pas suffisante
pour permettre à l’enseignant de s’engager efficacement dans la
conception d’un nouvel espace numérique dans l’établissement. * Le
cloisonnement des fonctions et des responsabilités qui rend difficiles
les projets collaboratifs * L’attachement au monde tangible et surtout
la crainte de voir notre relation à l’usager disparaître dans le
virtuel. * La peur de la dérive techniciste, de l’instrumentalisation Un
enseignant documentaliste qui met en place des pages CDI, si celles-ci
ne se contentent pas de la présentation de l’équipe et de l’édition de
la liste des périodiques disponibles, s’engage déjà dans un projet
conséquent et à long terme. L’intranet documentaire, c’est un deuxième
CDI à gérer, avec des sources qui seront différentes, des produits et
des services qu’il faudra adapter, même si la mise à disposition de
l’ensemble des ressources peut se faire « simplement » à partir du
module web du logiciel documentaire, si le catalogage est centralisé. A
partir du moment ou ces pages CDI vont plus loin que le simple listage
des ressources, on ne peut plus parler de « réduction de la fonction
documentaire ». Au contraire. Nous sommes avec l’intranet documentaire
au cœur de cette fonction documentaire, et même d'un « espace CDI ». La
participation au pilotage de l’intranet d’établissement oblige par
contre l’enseignant documentaliste à se positionner différemment dans
l’équipe. Il sort de son espace de responsabilité et d’exercice. Son
rôle dans ce projet est très différent : il est initiateur,
coordinateur, organisateur et chef d’équipe. A lui de proposer la
structuration de l’intranet, d’établir les procédures de publication,
d’assurer le contrôle du respect du droit et de l’éthique, de décrire
les informations proposées ou de former les auteurs-éditeurs à la
description des documents Mais malgré les volontés et nos compétences
appropriées, nous n’avons pas forcément les aptitudes, ni la légitimité
pour jouer ce rôle.

Quelle autre participation
des documentalistes aux espaces numériques imaginez-vous ?
Sophie
Kennel
Avec ce que nous avons déjà
évoqué, je crois qu’il y a déjà largement de quoi remplir les journées
du documentaliste ! Mais si on enlève les limites réalistes de ce qu’il
est possible d’ajouter à nos charges, il est évident que la fonction
documentaire appliquée aux espaces documentaires en ligne ne se limite
pas non plus à la gestion des ressources. * Même si cela ne représente
pas la partie la plus facile, ni même la plus souhaitable à transposer
sur les réseaux informatiques, la formation à l’information doit pouvoir
être proposée dans l’enseignement à distance également. La gestion
documentaire est quasiment absente actuellement des plates-formes d’e-learning,
tout autant que la formation à l’information. Cette formation à la
recherche d’information mais aussi à sa production et à sa diffusion,
doit pouvoir être dispensée avec les outils de l’enseignement en ligne
(mise en ligne, tutorat, etc.) * Il y a bien sûr l’expertise et le
conseil en matière de droit de l’information et des personnes, rendu
particulièrement essentiel avec l’ouverture de la publication en ligne
et l’évolution des mentalités sur ce sujet. * Le pilotage de projets et
de politiques documentaires adaptées à l’espace numérique de
l’établissement, que nous avons déjà abordés. * La médiation, le
service, toujours, qui doit pouvoir être transposées, sans perdre en
interactivité : ne pas se contenter de proposer du service par
anticipation (« just in case »), mais continuer à répondre à des besoins
exprimés par l’usager (« just in time »). * La fonction de valorisation
de l’information et des productions ainsi que la fonction de
communication se verront accentuées dans l’espace numérique

Quelles missions existantes
sont transposables en ligne ?
Sophie
Kennel
Tout dépend de l’évolution
envisagée du dispositif de mise à disposition de l’information et de son
accompagnement. Il ne peut y avoir de réponse tranchée et généralisable.
A chaque espace documentaire ses besoins et ses objectifs, et donc sa
réponse adaptée apportée par le documentaliste. Nous venons d’aborder
différentes possibilités de participation des documentalistes aux
espaces numériques. Concernant les missions existantes, diverses
expériences montrent que tout est transposable, il reste à penser la
formation à l’information, pas seulement la mise en ligne d’outils
didactiques. Mais il ne faut pas vouloir faire du « tout numérique » à
tout prix. Là encore la réussite du projet réside dans l’évaluation des
besoins des usagers et de l’institution et la définition des objectifs,
en prenant en compte le contexte du système d’information documentaire
local.

Quelles mutations sont
rendues nécessaires par ces nouveaux environnements numériques ? Et plus
particulièrement comment développer la médiation documentaire dans les
espaces numériques ?
Sophie
Kennel
Si on ne veut pas limiter le
rôle de l’enseignant documentaliste à la mise à disposition de
ressources en ligne, voire uniquement de références de ressources, il
faut repenser nos missions dans l’univers numérique. Il ne faut pas se
contenter de délocaliser les ressources, il faut que le documentaliste
fasse partie du voyage. Nous avons suffisamment lutté contre
l’instrumentalisation de nos missions pour ne pas perdre la bataille sur
le champ du virtuel. Et encore, le terme de « délocalisation » n’est pas
approprié dans le cas des CDI virtuels d’établissements parce qu’il
n’est pas question d’une transposition des documents papier vers le
numérique mais de l’enrichissement d’un fonds existant dans des espaces
élargis. La réponse à apporter à l’accès et à la maîtrise de
l’information dans les espaces numérique ne réside pas dans les outils,
ni dans les équipements, ni dans les produits qu’on nous propose. Elle
est dans la médiation que nous apporterons et qui sera aussi une
médiation vers les outils et les produits logiciels ou de ressources. Il
reste néanmoins toute une réflexion à mener sur les modalités de cette
médiation en ligne et les implications qu’elle aura sur notre métier.
Malgré tout, même si le cœur de notre métier n’est pas remis en cause,
avec les nouveaux espaces numériques d’information, les fonctions
documentaires changent : de gestionnaire d’un lieu de ressources, le
gestionnaire de l’information (re)devient responsable d’un service
d’information, par exemple. Dans le cadre du pilotage de l’espace
documentaire en ligne il doit repenser son rôle vis-à-vis des collègues
producteurs d’information et se positionner en formateur, en conseiller,
en expert.

Avec quelle formation le
documentaliste pourra-t-il répondre à ces nouveaux défis ?
Sophie
Kennel
L’enjeu est là aussi.
Aujourd’hui peu de documentalistes ont bénéficié d’une formation
suffisante leur permettant de s’engager dans la gestion de l’information
dans les espaces numériques. Nous défendons tous l’idée qu’il faut
dépasser la technique et que le véritable enjeu de la maîtrise de
l’information n’est pas dans les outils. C’est vrai, mais pour que cet
outil ne soit plus une fin mais un moyen, il faut en devenir le maître
raisonné. Je doute que nous en soyons déjà à ce stade de maturité, à
observer les situations d’exercice et à écouter les discours sur les
enjeux de l’information. Cette connaissance des outils ne doit pas se
limiter aux moyens de recherche et d’accès à l’information mais englober
également ceux qui nous permettent la publication en ligne et la
diffusion, la collaboration. Attention, il ne s’agit pas de devenir des
informaticiens mais d’être capables d’assurer la gestion et diffusion de
l’information dans l’environnement numérique et de dialoguer de façon
constructive avec les spécialistes des équipements et des réseaux.
J’aurais d’autre part tendance à prôner une véritable formation
disciplinaire initiale du professeur documentaliste en
information-documentation. Notre spécialité professionnelle doit
s’appuyer sur un socle assuré de connaissances en sciences de
l’information et de la communication, sur la recherche dans ce domaine.
L’évolution et la complexification des problématiques liées au document
et à l’information électronique exigent un haut niveau de connaissance,
d’expertise et de réflexion, ne serait-ce par exemple qu’en ce qui
concerne le droit de l’information. Notre culture de l’information, si
nous voulons pouvoir la transmettre, doit être celle du sage. Un ou deux
ans de formation CAPES, sans juger de la qualité de celle-ci, sont bien
courts pour acquérir la maîtrise technologique, la méthode, les
connaissances et la réflexion en sciences de l’information et de la
communication et devenir un vrai spécialiste. Et le temps de formation
devient idéal quand arrive le temps de l’exercice en situation
professionnelle dans un CDI.
Novembre 2005
(propos recueillis par
Marie-Hélène Pillon)
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