Dossier du mois
La BD au CDI
Interview de Didier Quella-Guyot, mars 2000
Professeur, Académie de
Poitiers
27ko
Où en est-on de la connaissance de
la bande dessinée dans le milieu enseignant ?
Que préconisez-vous pour réduire cette méconnaissance
du monde de la bande dessinée ?
Quelle formation serait donc nécessaire selon vous ?
En quoi la spécificité du rôle des documentalistes
apparaît-elle ici ?
Vous pensez donc que la bande dessinée n'a pas dans les
CDI, la place qui doit lui revenir ?
On en revient donc à ce problème de méconnaissance,
voire de jugement ?
On dirait que, finalement, vous réfutez la BD en tant
"qu'outil pédagogique" ?
Vous êtes vous-même concepteur d'outils pour une
meilleure connaissance de la bande dessinée
Le mot de la fin ?
Où en est-on de la connaissance de la bande dessinée dans le milieu
enseignant ?
Nous sommes en l'an 2000, la BD a plus de cent ans d'existence et on
exagère à peine en affirmant que certains enseignants n'ont quasiment jamais entendu
parler, officiellement et culturellement parlant, de bande dessinée. Ils savent
qu'Angoulême existe, qu'il y a des albums de "BD", ils connaissent quelques
noms d'auteurs (Hergé, Uderzo
), quelques personnages (Tintin, Astérix, Lucky
Luke
) mais on trouve encore nombre d'enseignants qui n'ont jamais lu de bandes
dessinées alors qu'il est - heureusement ! - impossible d'en rencontrer qui n'ont jamais
vu de film ou de pièce de théâtre. Le plus impressionnant c'est qu'il y a des
enseignants qui ne lisent jamais de BD, qui n'en ont jamais lue et qui n'ont pas
l'intention d'en lire, alors qu'ils ont souvent un rôle de médiateur du livre.
Pour d'autres enseignants qui l'abordent un peu en classe, c'est bien
sûr aux BD les plus anciennes qu'ils se réfèrent, celles qu'ils ont connues quand ils
étaient jeunes. Le problème c'est que la BD évolue : il sort plus de 700 titres par an
et il n'y a aucune raison de se cantonner toujours à la vieille BD qui n'intéresse pas
forcément les élèves d'aujourd'hui. Il peut alors y avoir de la part des enseignants
une sorte de complexe d'infériorité par rapport à la BD contemporaine. Ils ont pu lire
et même bien connaître les classiques ou les BD de leur jeunesse, de leur adolescence,
mais ils savent aussi qu'ils ont coupé les ponts avec la BD. Alors plutôt que de se
placer sur un terrain où ils seraient, selon eux, en position d'infériorité, ils
préfèrent ne pas y mettre les pieds. Et pourtant les élèves n'en savent pas forcément
beaucoup plus qu'eux. Cela dit, ce sont deux cultures qui devraient se compléter alors
que la plupart du temps elles s'ignorent.
Il y a quantité d'enseignants qui en ont lu et qui n'en lisent plus, parce qu'il y a
un moment où ils se sont dit que pour être sérieux il fallait passer à autre chose. Le
fait que nombre d'enseignants en abandonnent la lecture, c'est le signe que quelque part
il y a une honte à continuer à en lire. D'ailleurs, être passionné par la BD intrigue
les gens ! Pourquoi s'intéresser à la BD, puisque pour eux c'est un truc pour enfants ?
J'ai entendu, à la radio, à l'occasion du salon d'Angoulême un petit
reportage très significatif. Il y avait une première personne, une documentaliste, qui
disait qu'en matière d'information BD il n'y avait rien ou pas grand chose et qu'elle
était très ennuyée pour sélectionner des titres. Je constate que le travail que nous
réalisons au CRDP de Poitou-Charentes autour de la BD est encore méconnu. Or, en tant
que documentaliste de l'Education Nationale, elle devrait au moins savoir qu'il y a un
CRDP qui s'y intéresse et publie une revue d'information sur le sujet depuis 10 ans.
La deuxième personne interviewée était la Directrice du Salon de littérature de
jeunesse de Montreuil. Là encore, c'était significatif : d'une part parce que l'on
ramène toujours la BD à la littérature jeunesse, donc à la jeunesse ! D'autre part,
parce que pour parler de BD on interrogeait quelqu'un qui connaît bien la littérature
jeunesse
mais qui connaît beaucoup moins bien la BD !
Que préconisez-vous pour réduire cette méconnaissance du monde de la bande
dessinée ?
Pour les enseignants l'enjeu est énorme parce, actuellement, ils et elles doivent se
faire leur propre formation dans ce domaine. Or,
même s'il y a des stages, c'est une goutte d'eau par rapport au travail que représente
la découverte de la BD aujourd'hui. De fait, dans le milieu des enseignants, cette
méconnaisssance tient à ce que la bande dessinée n'a aucune place, ou toutà fait
minime, dans les études universitaires et qu'elle n'en a pas beaucoup plus dans les
formations en IUFM. Elle a certes une place dans les programmes officiels, mais
concrètement sa place dans les écoles ou dans les CDI est encore réduite à la portion
congrue.
D'autre part, la bande dessinée étant un moyen d'expression à part entière, on ne
devrait pas l'étudier "accessoirement" lorsqu'on qu'on étudie l'image. Ce que
je souhaite, c'est une formation spécifique à la bande dessinée. Pourquoi mêle-t-on
bande dessinée et affiche publicitaire ou illustration pour le livre jeunesse ? Il
devrait y avoir une formation à l'histoire de la bande dessinée comme il y a des
formations à l'histoire du cinéma, à celle du théâtre ou du roman... Tant que l'on
n'aura pas une vision historique de la bande dessinée dans les formations, c'est qu'on la
considérera comme quelque chose de peu d'importance.
Quelle formation serait donc nécessaire selon vous
?
Si les formations se cantonnent à ce que l'on fait depuis de nombreuses années, ce
qui est mieux que rien mais ne me satisfait pas encore, si donc elles se résument à 2 ou
3 jours de formation tous les 2 ou 3 ans, ça ne suffit pas. Quand on sait la quantité de
choses qu'il y a à découvrir pour s'approprier à la fois l'histoire et l'univers de la
BD... En 2 ou 3 jours, on peut, au mieux, susciter un intérêt à condition d'en
approcher les richesses et les possibilités. Je considère qu'on devrait consacrer au
moins 1 heure par semaine dans une formation qui prendrait en compte les aspects
littéraires, graphiques, historiques... On aurait alors une éducation à l'image de BD
qui serait riche.
En quoi la spécificité du rôle des documentalistes
apparaît-elle ici ?
L'enjeu pour les documentalistes c'est de faire entrer la BD dans les
fonds de documentation, dans les bibliothèques et de valoriser ce fonds au même titre
que le reste.
Le rôle d'un documentaliste c'est à la fois de nourrir la culture des élèves et
surtout de leur donner des moyens de développer cette culture et de l'affiner ; il en est
de même pour le public enseignant. Il s'agit du même enjeu : cultiver les élèves, mais
aussi cultiver les profs. Il faudrait que les documentalistes proposent des BD à lire aux
enseignants, ce qu'ils ne font pas. Il y a quelques enseignants qui viennent chercher des
BD au CDI mais c'est rarement le documentaliste qui va vers les enseignants pour leur
proposer des titres. C'est dire que le rôle du documentaliste est énorme en matière de
BD : il sélectionne des albums et il doit inciter non seulement les élèves à les lire
et à les découvrir mais inciter les enseignants à les lire et à les découvrir.

Vous pensez donc que la bande dessinée n'a pas
dans les CDI, la place qui doit lui revenir ?
Effectivement. La place qu'occupent les BD dans les CDI et le statut
qu'on leur accord est encore symptomatique. Lorsqu'on demande à des documentalistes s'ils
ont des BD ils disent "oui, oui, on a des BD", si on leur demande
"combien", certains disent qu'ils en ont "beaucoup" et quand on leur
demande de préciser le nombre, les chiffres sont souvent désolants. Ils pourront
proposer des centaines de romans et uniquement 50 BD ! Si en plus on essaie de
"dater" ces BD, on s'aperçoit que c'est souvent un fonds très classique. Or à
quoi bon offrir en CDI ce que beaucoup ont déjà chez eux. Au contraire, il faut une
offre qui initie à la BD contemporaine, à sa diversité
La variété, c'est le problème du fonds : on ne peut valoriser un
moyen d'expression qu'en proposant du choix, et dans ce domaine là il y a un choix
énorme. Ceux qui ne connaissent pas la BD pensent qu'en BD tout est pareil, infantile,
dessiné de la même façon et que ce sont toujours les mêmes histoires - humoristiques
qui plus est !-. Or quand on s'y intéresse un peu, on s'aperçoit qu'il y en a pour tous
les goûts, qu'il y en a dans tous les styles, que ça raconte une quantité d'histoires
extrêmement diverses, qu'il y en a de toutes origines, que les thématiques sont
extrêmement variées et que les niveaux de compréhension sont également très
différents.
Quand on en lit, ce qui est mon cas, des centaines par an, et depuis
longtemps, on se rend compte qu'il n'y a aucune raison de considérer la BD comme un tout
relativement cohérent. C'est heureusement incohérent comme le sont la littérature ou le
cinéma. C'est à dire qu'il y a toutes sortes de pistes, de chemins, de voies
parallèles...
Il faut donner à lire un choix de BD variées et pas uniquement celles
qui plaisent, dans un créneau donné, à un documentaliste. On a souvent l'impression
qu'il n'y a que ce qu'a aimé le documentaliste sans intention d'ouvrir à d'autres sortes
de graphismes ou d'histoires alors que dans le domaine du roman il existe des tas de
romans que les documentalistes n'aiment pas, mais sachant que les auteurs sont reconnus,
ils les font figurer dans le fonds.
La valorisation de ce support relève donc d'un choix mais suppose également qu'on lui
accorde une place qui le mette à égalité avec les autres livres. Généralement la
place des périodiques, des livres documentaires ou de lecture jeunesse est valorisante.
Par contre les bacs "fourre-tout" ne me paraissent pas très valorisants. On
considère souvent que les bacs facilitent l'accès aux BD mais je ne vois pas pourquoi.
Cela permet de fouiller rapidement en se fiant aux couvertures : c'est vrai, mais cela
sous-entend donc que l'on choisit une BD en fonction de l'aspect de la couverture. Or on
devrait il me semble choisir une BD pour d'autres raisons. Dans les médiathèques, pour
les petits, les albums, et pas seulement les BD, sont effectivement rangés et présentés
dans des bacs. Ne sachant pas lire, les tout-petits choisissent en fonction de la
couverture des livres. De fait, le "bac à BD" présente la BD comme un livre
pour ceux qui ne savent pas lire !
Si les albums de bande dessinée étaient rangés comme les autres
livres, verticalement, côte à côte, classés comme les romans, on aurait une certaine
égalité de statut. Ce rangement permettrait une éducation du lecteur : si c'était
classé, on pourrait choisir par auteurs, par exemple. Depuis le titre sur le dos de
l'album ou à partir de l'auteur, on devrait le sortir, le feuilleter ou lire la
quatrième de couverture.
Ce travail de valorisation, suppose donc qu'à un moment ou à un autre
on abandonne les bacs à BD. Beaucoup de documentalistes ne seront pas forcément d'accord
avec ça, mais le statut du livre ou de l'album est fondamental et apparaît dès le
rangement des ouvrages.
Il y a par ailleurs encore quantité d'établissements scolaires où la BD n'est pas en
accès libre ou bien l'accès aux BD est réservé à certaines heures, en dernière heure
généralement ! Dans le reste de la journée on est sérieux, on travaille !
Il y a aussi des établissements où les livres "normaux" sortent mais pas les
BD. Je connais même un cas où on "met en pâture", une centaine de BD à la
fois ; de temps en temps on change le stock, sans prêter attention à la cohérence des
séries ou à la notion d'épisode : dans le 1er stock, il y avait le tome 2 d'une série,
dans le 2ème il y aura le tome 1
Que la mise à disposition des albums de BD ne soit pas réalisée avec le même respect
et à égalité avec les autres types d'ouvrages prouve que trop de documentalistes ne
connaissent pas suffisamment les contenus de ces BD sinon ils ne les mépriseraient pas
autant. Parce que, pour moi, c'est une forme de mépris et pas seulement d'indifférence.

On en revient donc à ce problème de
méconnaissance, voire de jugement ?
J'ai récemment lu un ouvrage sur la BD au dos duquel on pouvait lire
:"Il est bien révolu le temps du mépris pour les livres d'images", c'est faux.
Il n'est pas révolu du tout et même je dirais que le fait que l'on classe la BD dans les
"livres d'images", est encore une fois infantilisant, méprisant et réducteur
pour le moyen d'expression que représente la bande dessinée.
Beaucoup de clichés collent encore à la peau de la bande dessinée et
beaucoup sont loin de l'accepter comme moyen d'expression, comme un art. Tiens,
récemment, le magazine Beaux Arts abordait timidement la BD (n° 176) et indiquait dans
l'éditorial qu'il ne fallait quand même pas s'y tromper et qu'ils ne considéraient
surtout pas la BD comme de l'art ! La honte que d'en parler avec les arts estimés et
estimables ! Je dis souvent que la BD souffre encore du délit de "sale gueule"
! Des citations comme celles-ci, on en trouve facilement chez les détenteurs des vraies
cultures et des vrais critères. De ceux qui produisent les vrais clichés. Il y a donc
les "clichés culturels" que certains documentalistes appliquent à la BD. Par
exemple, c'est une idée très fortement ancrée que la BD est là pour distraire et non
pour cultiver. Or j'ai la faiblesse de penser que c'est une forme de distraction de se
cultiver et je trouve que c'est une excellente distraction. Quand je lis un roman, c'est
pour me distraire, quand je lis une BD aussi. Je ne vois pas pourquoi on se cultiverait
lorsqu'on lit un roman et qu'on se distrairait quand on lit une BD ! Le problème n'est
pas dans le contenu mais dans la conception que l'on a de la culture. Pour moi écouter de
la musique, lire que ce soit la BD ou autre chose, aller au spectacle, voyager, voir des
expositions, tout ça c'est un ensemble d'activités qui fait que la culture est une
distraction et que la distraction est une culture.
Il y a par ailleurs l'aspect "moralité". En effet, ce qui
choque un peu les gens c'est que la bande dessinée montre. Ce qui gène dans la BD ce
n'est pas uniquement ce qu'elle raconte mais surtout ce qu'elle montre. Elle raconte en
montrant des choses ce qui fait que dès qu'il y a une scène un petit peu particulière
ou un peu osée, on a l'impression que ça déteint sur tout le reste de l'album. C'est
drôle parce que l'on ne se pose pas vraiment ces problèmes là pour le cinéma sous
prétexte que c'est fugitif. On dit que la BD c'est plus inquiétant parce que l'image est
une image arrêtée, et qu'on peut s'arrêter sur l'image. C'est un discours moral et un
prétexte pour écarter la BD. Je ne vois pas pourquoi une affiche de publicité sur les
soutien-gorge serait plus tolérable, moins gênante qu'une scène un peu amoureuse dans
certains albums. Je ne parle même pas d'album à caractère érotique. Il faut
relativiser : la télévision et le cinéma en montrent mille fois plus que la BD. Donc
pourquoi toujours faire un discours à part pour la BD, un discours moralisateur qui n'a
d'autre visée que d'écarter la BD ?
Enfin il y a le problème qui est de croire que la bande dessinée est un bon moyen
d'arriver à la "vraie littérature". Cela m'agace parce que la BD est un moyen
d'expression à part entière et qu'il n'a pas à être un escabeau pour atteindre enfin
la confiture ! Ni un outil pour atteindre un jour le Nirvana des Belles Lettres ! La BD
doit être lue pour elle-même et continuer à être appréciée parallèlement à
d'autres moyens d'expression, parallèlement et pas hiérarchiquement. A quoi ça sert de
classer les arts si ce n'est à toujours vouloir créer des chapelles ou à jouer les
détenteurs des bonnes valeurs ! Je ne mets pas la BD au-dessus de la littérature,
en-dessous du cinéma
Mettons les arts côte à côte et donnons aux élèves les
moyens de les goûter tous tour à tour

On dirait que, finalement, vous réfutez la BD en tant "qu'outil
pédagogique" ?
La BD peut être un outil et elle peut être pédagogique. Le
problème n'est pas là. En fait, je suis contre l'idée qu'elle ne soit dans les écoles
que cela. Le fait que la BD ne serve qu'à étudier autre chose qu'elle-même (c'est le
but d'un outil de servir à fabriquer autre chose que lui-même) me gène beaucoup : cela
signifie qu'à aucun moment il n'y a d'appropriation du moyen d'expression lui-même. Or,
quand on étudie un moyen d'expression pour lui-même on ne dit pas qu'on étudie "un
outil". Quand on étudie un roman, on ne dit pas que le roman est un outil
pédagogique; dans ce cas là, il est une uvre. A ce même titre, l'album de BD est
une uvre que l'on peut et doit étudier.
Il peut y avoir à certains moments des choix pédagogiques qui feront que la BD ou le
roman seront des outils. Mais curieusement, pour la BD, c'est toujours cette fonction-là
qu'on voit apparaître, notamment dans les manuels : des exercices très ponctuels. Dans
les manuels on la présente d'ailleurs bien trop souvent encore pour évoquer à son
propos tel ou tel détail technique. Cette attitude qui consiste à la réduire à un
ensemble de codes et de moyens techniques est aussi une façon d'affirmer qu'un album de
bande dessinée ne peut pas être une uvre d'une grande qualité puisque quand on
connaît les dix règles d'or on peut tout faire. C'est faux. Ce n'est pas parce qu'on
sait ce qu'est une bulle et qu'on a le vocabulaire pour décrire une planche, que l'on
sait comment fonctionne le récit et qu'on rentre également dans l'intimité des
personnages, de l'univers qui est mis en scène. Etudier une uvre, que ce soit du
cinéma, du théâtre, du roman, de la BD, c'est entrer dans un univers et se
l'approprier, arriver petit à petit à le posséder.
C'est d'ailleurs ce que nous essayons de faire pour les livres pédagogiques consacrés à
la BD publiés au CRDP. Depuis le début, l'idée c'est de nous appuyer sur des
uvres pour les étudier à la fois du point de vue technique, du point de vue
narratif, du point de vue thématique, etc. C'est à dire entrer dans tous les aspects de
l'uvre. L'aspect technique, l'aspect codes existent, mais cela n'est qu'une partie
du travail d'approche. Et étudier une planche de Gaston Lagaffe pour étudier seulement
l'expression du mouvement ne suffit pas. Etudier une planche d'Achille Talon pour discuter
de la façon dont Greg met en scène les bruitages, ne suffit pas, ce ne sont que des
éléments. Il est rare qu'on étudie Balzac ou Zola en allant chercher juste une phrase
pour dire : "voilà comment on peut exprimer telle ou telle chose". Cette petite
citation ne permet pas la valorisation de l'auteur. Avec la BD, on ne fait pratiquement
que ça.

Vous êtes vous-même concepteur d'outils pour une meilleure
connaissance de la bande dessinée
Oui, effectivement. Depuis une dizaine d'années, j'ai produit ou
accompagné quelques ouvrages permettant de découvrir avec les élèves toutes les
facettes d'un album en ouvrant l'étude d'une uvre complète vers des prolongements
thématiques liés aux programmes scolaires. La BD y est à la fois sujet d'étude et
support pour aborder certains points du programme.
Récemment nous avons mis en ligne un site consacré la BD. Il y a à cela plusieurs
motivations : d'abord la nécessité de suivre l'actualité, de pouvoir parler des
nouveautés en étant le plus proche possible de leur parution. Il y a ensuite une autre
raison plus fondamentale qui m'a poussé à imaginer ce site, c'est le fait qu'en matière
de BD il était impossible de constituer une bibliographie sur un auteur tenant compte à
la fois de ses uvres sous forme d'albums, de ses interviews, des analyses qui
auraient pu être faites de son uvre etc. C'est à dire qu'en dehors d'un milieu de
spécialistes et en dehors d'une proximité géographique avec le Centre National de la BD
et de l'Image à Angoulême ou du Centre Belge de la BD à Bruxelles, il est quasiment
impossible d'élaborer une bibliographie tenant compte notamment des études et des
interviews. Or, avec le site, on va offrir aux gens des informations de première main en
matière de revues et notamment de revues peu diffusées ou diffusées dans un milieu de
librairies spécialisées. Grâce à ce site, n'importe qui va pouvoir établir des
bibliographies sur des auteurs, des thèmes, des bibliographies qui ne contiennent pas
seulement des fictions mais aussi des analyses, pourquoi pas des études universitaires,
des articles notamment parus dans des revues dont on donne les adresses parce qu'elles ne
sont pas forcément faciles à trouver.
Il faut d'ailleurs insister sur ce point : la BD est souvent oubliée des bibliographies
générales. Dans les revues pédagogiques ou consacrées à la littérature de jeunesse
on néglige souvent de mentionner les BD qui parlent de tel ou tel sujet faisant l'objet
de ces bibliographies. C'est encore le signe que la BD n'a pas, dans l'esprit des
enseignants, valeur d'exemple pédagogique. Lire une BD ne serait pas, semble-t-il,
formateur ou didactique au sens où d'autres ouvrages permettront une réflexion sur tel
ou tel thème. Ca appelle un autre commentaire, c'est que la littérature jeunesse
s'organise aujourd'hui, qu'elle se met à juste titre en valeur. Or on ne doit pas compter
sur la littérature jeunesse pour mettre en valeur la BD, cela pour deux raisons : d'abord
la BD n'est pas une littérature, donc elle a droit à un traitement à part; d'autre
part, une grande partie de la BD n'est pas pour la jeunesse. Il ne faut donc pas cantonner
la BD à des bibliographies pour la jeunesse et par ailleurs l'oublier dans les
bibliographies plus adultes. Ce qui fait que l'on n'a pas à tenir compte de la
littérature jeunesse pour intégrer la BD. La BD doit se prendre en charge elle même
pour se valoriser.

Le mot de la fin ?
Oui, cette conversation pourrait laisser croire qu'il n'y a pas d'enseignants ou de
documentalistes non seulement bédéphiles mais encore pédagogues de la BD. Il n'en est
rien. Il y a heureusement ici ou là des amateurs avertis et des enseignants qui initient
efficacement leurs élèves à la BD. I y a fort heureusement également nombre de
documentalistes qui ouvrent généreusement les portes des CDI aux albums de BD. Mais il
ne sont pas assez nombreux... Ceux-là penseront que je caricature, c'est normal. Mais
qu'ils songent aux pratiques de leurs collègues ! Le but n'est pas de choquer qui que ce
soit mais de stimuler, d'amener à réagir, d'éviter l'indifférence, la somnolence,
l'idée aussi que la BD n'a besoin de personne (et surtout pas du corps enseignant) pour
vivre.
Il faut que l'école intègre ce moyen d'expression, qu'elle le popularise, qu'elle le
valorise au lieu de l'ignorer ou de le diaboliser. La BD est encore trop souvent
prisonnière d'un ghetto culturel et comme les média ne font pas grand chose pour elle
(à part quelques excès opportunistes au moment d'Angoulême) il faut que l'école la
prenne en charge pour former des lecteurs de BD avertis... Un art évolue quand ceux qui
l'apprécient évoluent avec lui
Propos recueillis par Sylvie Moussaoui, CRDP de Poitou-Charentes
|