Quelles sont les conditions de vie particulières à la ville d’Iquitos?
Nos enfants proviennent en majorité de familles qui les exploitent. Elles les font travailler de nombreuses heures et leur donnent à manger en fonction de l’argent qu’ils rapportent à la maison. C’est une réalité alarmante parce que de plus en plus de familles en sont réduites à cela, même si l’enfant est solidaire et travaille pour contribuer au budget familial.
La famille oblige l’enfant à définir ses heures de travail -souvent plus de 8 heures- et le montant spécifique qu’il doit rapporter à la maison, disons de 15 a 30 soles2 par jour. C’est donc une réalité très dure, et la Canoa travaille également avec les familles pour les sensibiliser et leur faire comprendre que ce n’est pas le rôle des enfants de couvrir les besoins de la famille, mais celui des parents, et qu’ils doivent assurer eux-mêmes le quotidien.
Ce que l’on veut réussir à faire dans les ateliers, c’est que, dans le cadre de la Convention des Droits de l’Enfant, le jeune connaisse ses droits et les mette en pratique dans sa vie quotidienne, à l’école et dans sa famille, afin qu’il se sente protégé.
2 15 a 30 soles : de 3,50 euros à 7 euros
Les NNATs de Iquitos (Loreto, Perú)
Située à environ 1.000 km de Lima, capitale du Pérou, Iquitos est la capitale de la région du Loreto, dans la forêt amazonienne péruvienne, au bord de l’Amazone.
Iquitos se caractérise par son isolement géographique du reste du pays car on ne peut y accéder que par voie aérienne (rapide mais coûteuse, 1h 30mn de Lima) ou par voie fluviale (lente et dangereuse, de 4 à 5 jours de navigation).
L’association La Canoa sin Fronteras se dédie aux enfants travailleurs des rues d’Iquitos, non seulement en leur apportant un soutien scolaire mais en participant au développement de ces enfants et adolescents grâce à divers ateliers : Droits de l’enfant, santé, dessin et peinture, musique, sculpture sur bois1, théâtre, danse et photographie. La Canoa sin Fronteras accueille les NNAT(Niños, Niñas y Adolescentes Trabajadores) qui participent à ces activités du lundi au samedi.
1 La sculpture sur bois est une activité très prisée (pour la vente aux touristes).
Beaucoup de NNAT vivent dans le quartier populaire de Belén, sur la rive du fleuve Amazone, où se concentrent les activités du transport fluvial. Quelques garçons emmènent des passagers en canoë pour leur faire traverser le fleuve: ce sont les “llevo-llevo”.
Interview de Noemi, directrice de l’association, qui anime les ateliers des Droits de l’Enfant.
Déroulement de l’atelier des Droits de l’Enfant
Lors de cet atelier chaque groupe reçoit une photo d’un garçon ou d’une fille au travail ou en situation d’exploitation, doit raconter son histoire et imaginer le futur de ce jeune, ses rêves, ses aspirations. Cela permet aux participants de prendre conscience des violations des Droits de l’Enfant dans le monde.
Interview de Julia, infirmière, qui anime les ateliers de santé
La ville d’Iquitos est confrontée à un problème de sexualité très marqué. C’est la première ville au Pérou pour les grossesses non désirées, la troisième pour le VIH-Sida, et la deuxième pour la violence et les abus sexuels. Elle est aussi connue pour le tourisme sexuel3 qui attire tant les nationaux que les étrangers qui recherchent des relations avec des enfants et des adolescents prostitués. Il s’agit non seulement de prostitution infantile mais aussi de séances de photos, d’attouchements…
La Canoa travaille donc tant sur la prévention que sur l’éducation sexuelle. Nous abordons différents thèmes comme « la sexualité en connaissant mon corps » (si je connais mon corps je le respecte). Nous travaillons sur la grossesse chez les adolescentes, la paternité responsable, avec des ateliers qui vont permettre à ces jeunes de réfléchir et de savoir quels problèmes ils risqueraient d’avoir dans le futur s’ils avaient une activité sexuelle trop précoce.
Nous travaillons aussi sur l’abus sexuel4 et l’exploitation sexuelle5 infantiles qui ne se pratiquent pas uniquement dans les couches les plus pauvres de la population mais aussi dans les classes moyennes et aisées. Le mineur des classes aisées se prostitue parce qu’il veut des chaussures de marque ou un portable dernier modèle que ses parents ne vont pas forcément lui donner. Et la mineure de classe défavorisée se prostitue pour rapporter de l’argent à la maison, ceux qui exploitent cette petite fille sont donc ses propres parents.
Les enfants ont fait de grands progrès en ce qui concerne la sexualité, lentement, mais ils reconnaissent maintenant que ces thèmes sont importants pour leur développement.
Voir le site : Red Peruana contra la Pornografía Infantil .
3,4,5 Affiches de la campagne officielle du Gouvernement contre l’exploitation sexuelle des enfants.
Déroulement d’un atelier de santé
L’atelier se déroule de la manière suivante : je donne quelques indications du travail qui va se faire pendant l’atelier, je leur laisse de 20 à 30 minutes pour qu’ils dialoguent et travaillent en groupe le thème du jour […] et ensuite nous procédons à la restitution du travail réalisé.
Témoignage de Mayra - 16 ans
Témoignage de Gabriel - 12 ans
Le travail
Je vends des bonbons dans les bus8. Je travaille les samedis et les dimanches et je vais vendre aussi quand je n’ai pas classe. J’ai commencé à travailler à 11 ans.
Qu’est ce que tu fais avec ton argent ?
Je le donne à ma maman.
Combien gagnes-tu ?
Quelquefois… 10 soles par jour à peu près.
Le collège et la Canoa sin Fronteras
Tu aimes étudier ?
Oui, j’aime étudier
Et où préfères-tu étudier, au collège ou à la Canoa?
Les deux, j’aime autant au collège qu’à la Canoa parce que là-bas j’apprends plus... beaucoup de choses, j’apprends à faire… J’aime aller à La Canoa pour être quelqu’un dans la vie. Parce qu’ils enseignent de bonnes choses, ils font du bon travail, parce qu’avec le travail que l’on fait là-bas je me sens mieux… parce qu’ils nous aident.
Ils t’aident ?
Oui, avec de la nourriture, des médicaments, des vêtements, pour les études...
Qu’aimes-tu faire à la Canoa ?
De la musique… J’aime jouer de la musique.
Tu participes aussi à d’autres ateliers ?
Oui, je fais de la peinture, de la danse, du théâtre.
8 En général, les NNATs jouent de la musique, racontent une histoire ou font le clown pour vendre leurs bonbons.
Témoignage de Stick - 11 ans
IQUITOS
La région du Loreto est l’une des plus pauvres du Pérou, avec un indice de pauvreté de 70% dont 47% d’extrême pauvreté. (Voir le tableau de la pauvreté dans la page Ch’aska). La population d’Iquitos est d’environ 175.000 habitants. 22% de la population possède des maisons avec des murs en feuilles de palmier, seulement 26,4% a accès à l’eau courante, 31% possède un assainissement dans sa maison, et seulement 55,4% l’électricité.
(Source: Compendio estadístico, 2003).
Iquitos dispose de très peu d’activités industrielles. Cela est dû au faible taux d’investissement dans la région et au peu de potentiel commercial que représente la population. Le taux de chômage dans la ville, en constante progression, est dû en grande partie à l’exode rural des communautés natives de la forêt toute proche. Cette ville souffre de nombreux problèmes sociaux : extrême pauvreté, travail informel des adultes et des enfants, fort indice de délinquance juvénile, alcoolisme, prostitution, prostitution des mineurs, commercialisation et addiction aux drogues et abandon par les adultes de leurs responsabilités parentales.
Association La Canoa sin Fronteras
L’association La Canoa sin Fronteras a commencé ses activités dans la ville en mai 2002. Elle est née de la rencontre de Noémi, psychologue péruvienne, et d’Estelle, volontaire française qui est partie au Pérou à la fin de ses études de droit international public. Toutes les deux travaillaient dans une crèche à Iquitos. En observant les enfants travailleurs des rues, elles ont ressenti la nécessité de les aider, non seulement en leur apportant du soutien scolaire, mais en participant au développement de ces enfants et adolescents.
La Canoa sin Fronteras reçoit une part importante de ses fonds de l’association française Les Enfants du Fleuve, créée en novembre 2001 à Saint-Brieuc (Côtes d’Armor, France) pour appuyer les activités qui se développent avec les enfants et adolescents travailleurs de la ville d’Iquitos.
Textes tirés du projet publié par l’Association La Canoa sin Fronteras
Pour plus d’infos, voir textes annexes
Je m’appelle Mayra [González Chávez], j’ai 16 ans et j’habite à Belén.
Le travail
Je travaille depuis mes 10 ans, j’ai commencé à 10 ans, ma maman m’envoyait à un village tout près pour vendre mes curichis6. A partir de 12 ans j’ai commencé à venir ici au marché pour vendre de l’aguaje7, de l’aguajina [un rafraîchissement] dans notre commerce, et depuis je continue à vendre, à aider.
Pendant les vacances je travaille tous les jours, et quand j’étudie au collège seulement les samedis et dimanches.
Le collège
J’étudie maintenant au collège Mon, en quinto de secundaria [cela correspond à la 3ème] et tout va bien, je veux étudier un peu de secrétariat et ensuite un peu de laboratoire clinique [biologie] parce que j’aime ça…
La Canoa sin Fronteras
Et comment as-tu connu La Canoa, comment ça va là-bas ?
Gabriel m’a invitée, il m’a présenté à la directrice, Noemi, et c’est très chouette car il y a beaucoup d’ateliers comme l’atelier des Droits de l’Enfant, d’éducation sexuelle, de dessin et peinture, et ça me plaît parce que c’est très important, je ne connaissais pas mes droits, je les connais seulement depuis cette année…
6 curichis : sorbets de fruits, dans ce cas d’aguaje, fruit de la selva.
7 aguaje : avec son fruit on confectionne une boisson, l’aguajina.
Je m’appelle Stick, j’ai 11 ans, j’étudie au collège Fernando Lores de Nazoa.
Le travail
Tu travaillais avant, non ?
J’ai travaillé de 7 à 9 ans, je vendais des bonbons dans la rue du lundi au vendredi. Je gagnais de 7 à 10 soles, plus ou moins, c’était pour mes frères et ma famille qui vivaient à la maison, j’apportais l’argent à maman.
La Canoa sin Fronteras
À 9 ans quand j’ai vu la Canoa je m’en suis approché et ils m’ont aidé pour mes études, avec du soutien scolaire, [...] J’allais tous les après-midi étudier là-bas.
J’aime étudier parce que si je travaillais encore, on m’exploiterait tous les jours. Si je continuais à travailler on « exploiterait » [bafouerait] mes droits parce que si j’étais encore dans la rue en train de vendre, si je ne connaissais pas la Canoa… on pourrait continuer à m’exploiter, on me traiterait de piraña9, mais personne n’est un piraña, personne ne vaut plus qu’un autre…
Tu participes à presque tous les ateliers de La Canoa, non ?
Oui. Je préfère le théâtre et la peinture. Grâce au théâtre j’apprends à être… à ne plus avoir honte. Et avec la peinture… à faire sortir quelque chose de mon esprit, à créer…
Et tu es musicien aussi ?
Oui, je suis entré dans le groupe musical [de la Canoa] à 10 ans, cela fait un an que j’en fais partie, nous jouons dans les collèges, les radios, je joue du bombo.
9 piraña : surnom péjoratif que l’on donne aux “enfants de la rue”.
Pour écouter Mayra, appuyez sur “Play”
Télécharger l’interview de Mayra en MP3
(Mayra) : 718 Ko
Pour écouter Gabriel, appuyez sur “Play”
Télécharger l’interview de Gabriel en MP3
(Gabriel) : 674 Ko
Télécharger l’interview de Stick en MP3
(Stick) : 886 Ko
“Ce dessin veut dire que les enfants,
après avoir été victimes d’un abus sexuel,
se sentent bien seuls au monde,
comme s’ils n’avaient ni famille ni amis.”
Peinture d’Edwin Gabriel, 16 ans
Testimonio de Stick y taller de dibujo y pintura en la asociación La Canoa. Duración: 4’ 27”
Sacado de un video de 27 min
Ver la página Video Synopsis